Lisez un conte que vous ne connaissez pas. Prenez des notes comme elles vous viennent. Choisissez des mots-clefs. Ecrivez.

 

 

 

 

 

 

Texte de Dany P.

Criterium, c’est mon chat et je lis comme pour les humains, je lis dans ses pensées…Ce matin, il m’a réveillée : il râlait intérieurement de me voir encore au lit alors qu’il avait un besoin pressant de sortir. Je lui ai ouvert la porte et il a filé dans le jardin avec un grand Miaou en guise de merci !
Enfin seule ! Je n’en peux plus de savoir ce que pensent les gens que je croise et j’appréhende le jour où j’entendrai la discussion de mes plantes dans le salon, la conversation des poissons rouges dans leur aquarium et les cris de douleur des légumes que j’épluche pour la soupe.
Bon, pour l’instant, dans ma tête, c’est le silence et je me sens bien… j’ai envie de dessiner et je m’installe à mon bureau. Je dessine depuis que je suis petite, les crayons se sont posés un jour sur le papier avec délicatesse et j’ai à peine eu besoin de les guider, ils savent ce qu’ils ont à faire. Mes parents, surtout ma mère qui est artiste peintre, ont été ravis que leur fille unique ait un don ; ils l’ont encouragée en m’inscrivant très tôt dans une école de dessin et très vite, je me suis dit que, plus grande, je serai dessinatrice.
Ma vie était tranquille, mes parents attentionnés, j’aimais l’école et j’avais de bonnes petites copines ; les années ont passé jusqu’à ce fameux anniversaire, j’avais quatorze ans et c’était ma première boum.
Lorsque je l’ai vu, j’ai su que ce serait mon prince charmant : il était grand, des cheveux châtains bouclés et des yeux bleus comme la mer en colère. Mon cœur s’est mis à battre très fort, mes pensées se sont emballées et tout à coup, dans ce brouhaha interne, j’ai entendu des voix, enfin surtout une voix, une voix un peu de fausset qui disait : « Qu’est-ce qu’elle a cette asperge, à me regarder avec ses yeux de merlan frit ? Si elle croit que je vais sortir avec elle… elle ferait mieux de rentrer, personne ne viendra l’inviter à danser, elle est trop grande et puis cette coiffure, une queue de cheval, franchement, ça fait ringard…. ». J’ai mis un moment à réaliser que cette voix dans ma tête, c’était celle de mon prince… Une copine s’est approchée de moi :  « tu veux boire quelque chose ? », m’a-t-elle demandé et en écho, j’ai entendu : « Franchement, Aurore aurait pu faire un effort pour s’habiller, on dirait une petite fille !! »
J’ai eu très chaud tout à coup, je me suis précipitée dans le jardin, je pensais être devenue folle… L’air frais m’a fait du bien, je me suis dit que j’avais eu des hallucinations mais deux amoureux, assis sur un banc assez éloigné, m’ont ôté le reste de mes illusions : je les entendais penser alors que j’étais trop loin pour comprendre leur conversation.
Je me suis enfuie… je suis tombée malade… Pas question d’avouer ça à mes parents.
Plus rien ne m’intéressait hormis le dessin. Je refusais de sortir, de voir du monde, mes parents se sont résignés. J’ai pris des cours par correspondance, je voulais devenir illustratrice d’albums pour enfants. A vingt ans, mes dessins avaient du succès, j’ai rapidement trouvé du travail et je suis partie de la maison familiale ; mes parents n’avaient pas de mauvaises pensées envers moi mais je savais qu’ils se faisaient du souci pour mon avenir, ils ne pouvaient pas comprendre mon besoin de solitude.
Je me suis achetée une petite voiture pour éviter les transports en commun, je travaille seule autant que je peux, je corresponds par e-mail plutôt que par téléphone, bref, j’évite tout contact inutile. J’ai juste craqué pour mon chat !
De temps en temps, pour décompresser, je vais à la piscine : eh oui, sous l’eau, mon pouvoir ne marche pas, alors, j’en profite. Il y a quelques mois, un nouveau maître-nageur a été embauché : physique de rêve bien sûr, mais aussi quelqu’un de gentil, d’attentionné, avec qui j’ai eu plaisir à parler. Peu à peu, nos conversations sont devenues plus intimes mais je n’osais pas lui avouer mon secret ; j’espérais que mon pouvoir disparaîtrait si j’aimais vraiment quelqu’un. De son côté, Julien est devenu plus qu’amoureux, presque obsédé : je ne percevais que des louanges sur moi, des compliments qu’il n’osait pas me faire. Très flattée au début, je me suis vite lassée, j’ai même eu peur : forcément, un jour, il serait déçu, il n’était pas assez mature pour vivre à deux, il ne me voyait pas telle que j’étais, il m’idolâtrait… Son amour acharné m’a poussée à partir, il ne savait pas grand-chose de moi en vérité.
J’ai trouvé une autre piscine et je ne l’ai plus revu…
J’étais triste, mon espoir d’être enfin guérie envolé ! Je suis allée comme tous les dimanches me balader en forêt : la nature, seule, arrive à me réconcilier avec la vie. Mais ce dimanche, à peine descendue de voiture, j’ai entendu un grand brouhaha au lieu du silence habituel, j’ai tendu l’oreille et compris que c’étaient les arbres autour de moi qui pensaient… les sapins se plaignaient de ne jamais changer de feuillage, les noyers étaient fiers de porter des fruits, les chênes s’enorgueillaient d’avoir les plus belles couleurs d’automne et les saule-pleureurs soupiraient à cause de crampes au bout des branches à force d’être courbés, tout cela noyé dans une cacophonie de chants d’oiseaux qui, eux, se lamentaient sur le temps ou sur l’obstination des chasseurs..
Je me suis réfugiée en larmes dans ma voiture : le moment tant redouté était arrivé, même la nature se liguait contre moi.
Je me suis enfermée chez moi, plus question de sortir. J ‘ai jeté toutes mes plantes malgré leurs protestations silencieuses, donné mes poissons rouges. Critérium seul, a échappé à ma furie : il est tellement câlin, lorsque je le caresse, sa douceur et sa chaleur me rassurent.
J’ai demandé à travailler à domicile, cela n’a pas posé trop de problèmes, mais ma vie est vite devenue triste et monotone sans sorties. Je pensais être vraiment au fond du gouffre lorsqu’un jour, en relisant un conte africain que je devais illustrer, je suis tombée sur une phrase qui a résonné en moi :
« Va voir le marabout
Il résout tout
Donne lui ta peine
Il te l’enlève. »
Je me suis dit «pourquoi pas » , de toute façon, je ne risquais pas grand chose !
J’ai cherché dans les petites annonces.
« Mage africain authentique
Rituels pour la vie, l’amour, la mort
Résultats assurés ou remboursés »
J’ai pris rendez vous le jour même.
Une rue étroite, une étiquette écrite à la main sur la sonnette rouillée, une odeur indéfinissable…..En haut des quelques marches , un grand boubou blanc surmonté d’une tête souriante me fait entrer dans un petit salon obscur : sur les murs, des tissus multicolores, des masques en ébène, une table basse éclairée par des bougies , des poupées en cire piquées d’aiguilles, en fond sonore, des tamtams… Je m’assois sur un pouf et je lui raconte mon malheur.
Il est d’abord surpris que lire dans les pensées ne m’amuse pas ; pour lui, ce serait un jeu, une aide, il me demande même comment je n’ai pas songé à écrire un livre sur les fantasmes des gens. Je lui décris mon quotidien et peu à peu, il comprend mon angoisse : « Je vois, je vois », dit-il, en frottant son crâne chauve et luisant comme un scarabée. « Je peux t’aider mais il faudra renoncer à quelque chose de très précieux pour toi ».
Mon bien le plus précieux, je ne vois que le dessin et c’est hors de question, je ne pourrais plus vivre, c’est ma respiration… Le marabout capte mon regard affolé : « Réfléchis bien, tu peux tirer avantage de ton pouvoir mais si tu décides de faire un sacrifice, tu devras m’apporter un dessin représentant ton mal. »
Je suis rentrée chez moi un peu groggy : tout s’embrouillait dans ma tête. Se servir, rituel, renoncer, dessin, avantage…
J ‘ai pris un somnifère et je me suis couchée : je ne voulais plus penser !
Le lendemain matin, ma décision était prise : supprimer le dessin de ma vie étant impossible pour moi, il fallait donc que je tire profit de mon état.
J’ai décidé de commencer sur le lieu de mon travail : être encore mieux appréciée pouvait être bénéfique ; j’ai été attentive surtout aux critiques muettes de mon éditeur ; j’ai peu à peu changé ma façon de dessiner, son regard est devenu le mien. J’ai relu le texte du conte africain avec ses pensées, ses exigences. C’est facile pour moi, je n’ai pas besoin de tricher, de mentir, d’interroger, juste d’être attentive à ce qu’il pense quand je lui remets mes ébauches.
Le conte africain terminé, son auteur est venu récupérer mes images ; on avait déjà travaillé ensemble et on se comprenait sans grand discours. Ça a été vraiment un choc pour moi quand il m’a dit, après avoir regardé attentivement mon travail : « Désolé, Aurore, mais ça ne va pas du tout. Tes traits manquent de finesse, les couleurs sont trop fades… » et tout un tas de critiques silencieuses qu’il n’a pas dites pour éviter de me blesser.
Je me suis dit : tant pis, il n’est pas content mais ce n’est pas avec lui que j’ai signé; mon éditeur, lui, aimera ce que j’ai fait puisque j’ai suivi ses goûts. Aussi, quelle n’a pas été ma stupeur lorsque l’éditeur m’a lancé : « Aurore, tu comprends, je ne peux pas accepter ton travail, l’auteur ne retrouve pas l’esprit de son texte dans tes illustrations, c’est un gros contrat, je suis obligé de te remplacer, une prochaine fois peut être… » et il est sorti du bureau sans un regard pour moi.
Abasourdie, je me suis laissée tomber sur ma chaise. Quoi, j’étais virée alors que j’avais essayé de coller au plus près de ses goûts, souvent mauvais d’ailleurs ! Je me suis alors rendue compte que je m’étais perdue à force de vouloir satisfaire mon éditeur : je me suis dit que ce serait pareil avec mes parents, mes amis, mon chat peut être aussi….
Il était temps de faire le rituel.
J’ai passé toute la nuit à dessiner mon pouvoir, le visage en larmes.
Au matin, la gorge serrée, je suis retournée chez le marabout ; il m’attendait debout devant sa porte , l’air sérieux, immobile comme une sentinelle. On a peu parlé ; il a pris mon dessin, m’a rappelé mon engagement à ne plus dessiner sous peine de rompre le pacte. Il a allumé une bougie, déchiré la feuille en petits morceaux dans une coupelle en terre cuite et prononcé des phrases mystérieuses lorsque la flamme a léché le papier.
Je suis restée quelques minutes hébétée : mon destin venait de partir en fumée….
J’ai farfouillé dans mon sac, sorti quelques billets que j’ai déposé dans sa grande main. Il m’a raccompagnée, m’a touché l’épaule en disant :
« Tu vas vivre une nouvelle vie
Tu vas découvrir un nouveau talent
Va en Paix »
Dans un état second, j’ ai repris ma voiture et je suis retournée dans la forêt, un peu pour vérifier l’efficacité du rituel mais surtout parce que j’étais malheureuse et que je voulais de nouveau être connectée avec la nature, cela faisait si longtemps…
Après le claquement de ma portière, aucun bruit pour faire écho… enfin si, le sifflement d’un merle, le craquement d’une branche, le frôlement du vent dans les feuilles. Je me suis sentie unie au monde, reliée à la terre par des racines invisibles… Une image de marionnette à fil, moi, en équilibre sur un nuage, a envahi ma tête et je suis devenue légère, légère comme une plume, le cœur en paix…
J’ai su que je continuerai à dessiner, mais seulement en imagination, et pour concrétiser toutes ces images nouvelles, les marionnettes se sont imposées à moi. Créer des personnages, donner vie à mes idées, voilà ce nouveau talent dont parlait le marabout.
Ma nouvelle vie pouvait commencer, j’étais prête !

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